— Putain. J’ai pris cher.
Nolan éclate de rire.
— Ça fait plaisir de te revoir aussi, mon p’tit.
Son double de vingt-deux ans se penche vers lui et plisse les yeux.
— Attends. On a pris quinze ans, tu dis ?
— Quinze.
— Seulement ?
— Que tu es dur avec toi-même !
— La barbe, ça va. Les épaules aussi. Les cheveux ont tenu… franchement, je valide.
Le plus jeune pointe la tempe de Nolan.
— Et ça ?
Nolan passe deux doigts sur sa cicatrice.
— Ça aussi, ça a tenu. Mais attends… Tu as encore cette horreur !
— Ma chemise ?
— Maman avait raison. On dirait une nappe.
— Traître. Elle me l’a encore dit ce matin.
— Ça lui ressemble.
— Et elle a encore tort.
— Ça te ressemble…
Silence.
— Quoi ?
— J’avais oublié. Ta tête. Notre tête… Tu es beau.
Un sourcil se lève.
— On est devenu narcissique ?
— On a appris à être un peu plus gentil avec nous. Et tu as cette façon de te tenir…
— Quelle façon ?
— Comme si les quinze prochaines années avaient intérêt à être à la hauteur.
Le jeune éclate de rire.
— Elles le sont ?
Nolan sourit.
— Elles ne ressemblent pas du tout à ce que tu imagines.
— Ça tombe bien. Je vais vérifier.
Il compte sur ses doigts.
— Diplôme ?
— Oui.
— Major de promo ?
Nolan grimace.
— Diplômé, c’est déjà bien. Je sais ce que tu penses, mais il y a eu des circonstances atténuantes.
— Lesquelles ?
— Une pandémie mondiale.
La bouche du garçon reste entrouverte.
— Tu déconnes.
— Non. Comme dans les films, ceux qu’on aime : confinements, frontières fermées, masques. Tout le bordel.
— Et on finit quand même !
Un sourire satisfait revient immédiatement.
— Voilà. Ça. Garde ça.
— Quoi ?
— Ce sourire.
— Tu recommences à parler comme un vieux.
— Question suivante.
— La voiture de papa…
— Non. On ne l’a pas reçue en cadeau pour le diplôme.
— Quel radin !
— Sois gentil avec lui.
Le jeune est déjà passé à autre chose.
— Bref ! Bali ?
— Ah, merde. J’avais oublié Bali.
— Comment peux-tu oublier Bali ? Après le diplôme : deux mois, surf, plage, aucune responsabilité.
— Tu ne sais pas surfer.
— C’est précisément pour ça qu’on y va.
— Ben, on n’y est pas allés.
Le jeune porte une main à son cœur.
— Là, tu me fais vraiment du mal. Rien ne va ! Pas major de promo, pas de voiture, pas de Bali. On est des boloss ! Pourquoi on n’est pas allés à Bali ?
— D’abord, la pandémie. Puis le monde est devenu… compliqué.
— Ça veut dire quoi ? Arrête de faire des charades.
— Les tensions dont tu entends déjà parler n’ont pas disparu. Certaines se sont aggravées. D’autres se sont ajoutées. Pendant longtemps, tout le monde a cru que ça resterait contenu.
— Ben oui. Des guerres, il y en a toujours eu… On ne s’arrête pas de vivre pour tout ce qui fait la une des journaux.
— Cette fois-ci, ça ne reste pas contenu.
Le sourire du jeune disparaît.
— Tu déconnes, les humains remettent le couvert ? Une guerre mondiale ?
Nolan acquiesce.
— Mondiale.
Le garçon souffle lentement.
— Putain. Qui gagne ?
— Personne.
Un silence.
Puis le jeune fronce les sourcils en regardant derrière Nolan.
— Attends. Tu es où ? Je suis où, dans quinze ans ?
— Tu viens d’apprendre qu’il y aura une guerre mondiale et c’est ta question ?
— J’essaie de comprendre dans quel état elle nous a laissés.
Nolan sourit.
— Bon, premier constat : on y a survécu. C’est quoi, ces tuyaux ?
— Ventilation, eau, quelques réseaux techniques.
Le regard du jeune s’éclaire.
— Tu es dans un labo ? Finalement, on s’en sort bien.
— J’admire ton optimisme.
— C’est où ?
— Au CRAOM.
— Jamais entendu parler.
— Normal. Il n’existe pas encore pour toi. CRAOM : Centre de recherche et d’observation de Mahavel. Un site construit à La Réunion, en partie sous terre.
— Et on y bosse ?
— On y vit.
Le jeune sourit encore.
— Donc logement de fonction.
— Pas vraiment.
Le sourire reste quelques secondes. Puis il disparaît.
— Tu vis sous terre ?
— Oui.
— Depuis combien de temps ?
— Plusieurs années.
Le jeune regarde les conduites, les murs nus, la lumière au-dessus de Nolan.
— La guerre ? À La Réunion ?
— Elle n’a pas épargné notre île. Et ensuite, il y a eu la Vague.
— La Vague ?
— Le CRAOM a tenu. C’est notre refuge.
Le regard du jeune homme revient sur Nolan.
— Et dehors ?
Nolan ne répond pas.
Le jeune ouvre la bouche, puis s’arrête.
Son visage change.
— Papa et maman ? Ils sont où ?
Silence. Ses doigts se crispent sur ses genoux.
— Nolan. Dis-moi, où sont-ils ?
Nolan baisse les yeux.
— Non. Et Ulrich ? Dada ?
Il secoue la tête.
— Non. Non, non. Attends. Papa m’a appelé ce matin.
Nolan ferme les yeux.
— Papa m’a appelé ce matin.
— Je sais.
— Il voulait savoir si je venais manger dimanche. Maman m’a encore envoyé un message pour cette putain de chemise.
Nolan reste silencieux.
— Et Ulrich m’a envoyé son nouveau business plan hier. Il est toujours persuadé qu’il va monter sa boîte avant trente ans.
Ses yeux cherchent ceux de Nolan.
— Dis-moi qu’il l’a montée.
Nolan serre les lèvres.
— Dis-le.
Rien.
Le jeune porte ses deux mains à son visage.
— Putain.
Il reste ainsi. Nolan attend.
— Tous ?
Sa voix est étouffée derrière ses mains. Elles retombent. Ses yeux sont rouges.
— Quand ?
— Nolan…
— Quand ?
— Ça ne changera rien.
— Donne-moi la date.
— Non.
— Donne-la-moi !
— Pour faire quoi ?
— Les sortir de là !
Il se lève.
— Je prends papa, maman, Ulrich et on se barre. En France, à Madagascar, je m’en fous. On part avant.
— Il y a une guerre mondiale.
— Alors avant la guerre !
— Tu ne sais pas quand elle commence.
— Toi, si !
— Non.
Le jeune le fixe.
— Comment ça, non ?
— Parce qu’une guerre mondiale ne commence pas un mardi à neuf heures. Il n’y a pas une alarme qui te dit que c’était hier, qu’il fallait partir.
— Alors, donne-moi ce que tu sais.
Nolan se penche en avant.
— J’ai essayé. J’ai essayé exactement ce que tu essaies de faire. J’ai passé des nuits à refaire les années. Si j’avais compris plus tôt. Si j’avais convaincu papa. Si maman avait accepté de partir. Si j’avais trouvé les mots pour qu’Ulrich abandonne tout ce qu’il construisait.
Nolan frotte sa cicatrice du bout du pouce.
— J’ai changé les dates, les routes, les décisions. Encore et encore.
— Et ?
— Je n’ai jamais trouvé la bonne version.
— Ça ne veut pas dire qu’elle n’existe pas.
— Non.
Nolan relève les yeux.
— Mais je ne peux plus vivre dedans.
Le jeune détourne le visage. Longtemps, aucun des deux ne parle.
Puis Nolan reprend :
— Je te regarde et je me rends compte que j’avais oublié plein de choses.
— Comme ma chemise ?
— Comme ta chemise de merde.
Un coin de sa bouche bouge malgré lui.
— Mais surtout comme tu es.
— Et je suis comment ?
— Arrogant.
— Merci.
— Impatient. Un peu grande gueule.
— Tes compliments sont incroyables.
— Laisse-moi finir. Tu es aussi beaucoup plus courageux que tu le crois. Tu aides avant de te demander si c’est ton problème. Tu veux comprendre comment tout fonctionne. Et quand tu décides que quelque chose doit tenir…
Nolan secoue la tête.
— Putain, qu’est-ce que je peux être chiant en vieillissant !
Le jeune renifle.
— Ça, c’est maman qui dit ça.
— Elle avait encore raison.
Le silence revient, plus doux cette fois.
— Tout ça va nous servir ?
— Plus que le classement de fin d’études.
— Salaud.
Nolan rit doucement.
— Au début, je ne savais rien faire ici. Rien d’utile, en tout cas. Alors j’ai appris.
— Quoi ?
— Ce qu’il fallait.
— Très précis.
— Pompes. Ventilation. Structures. Organisation des équipes. Et surtout demander de l’aide avant de faire une connerie.
— Donc on change vraiment.
— Radicalement.
— Et maintenant ?
— Je supervise une partie de la stabilisation d’une nouvelle cavité.
Le jeune relève la tête.
— Toi ?
— Moi.
— Pourquoi toi ?
Nolan sourit.
— Parce que je sais comment faire.
Le jeune l’observe quelques secondes.
— Pas mal.
— Tu vis seul ?
— Non.
Le visage de Nolan change avant même qu’il ait répondu et son double plus jeune le remarque.
— Ah.
— Quoi, « ah » ?
— Cette tête.
— Quelle tête ?
— Je ne sais pas. Celle-là.
Nolan baisse les yeux, incapable d’empêcher son sourire.
— Elle s’appelle Éléna.
— Elle est au CRAOM ?
— Oui.
— Vous vous êtes rencontrés là-bas… enfin, ici pour toi ?
— Oui. Dans des circonstances assez particulières.
— Guerre mondiale, tsunami, vie sous terre. Je commence à comprendre ton idée de « particulier ».
Nolan sourit.
— Elle est comment ?
— Elle est…
Il s’arrête.
— Quoi ?
— J’essaie de trouver quelque chose qui ne sonne pas idiot.
— Mauvais signe.
— Elle est brillante. Têtue. Elle me fait rire quand je n’ai aucune envie de rire. Elle me remet à ma place régulièrement.
— Je l’aime déjà.
— Moi aussi.
Le garçon acquiesce.
— Elle est belle ?
— Magnifique.
— Bien.
— « Bien » ?
— Je vérifie qu’on garde nos standards.
— Connard.
Un sourire apparaît sur le visage du jeune.
— Et elle t’aime ?
— Oui.
— Comment sais-tu ?
— Je le sais. C’est tout.
— C’est sérieux alors.
Nolan sourit.
— On a un enfant.
Plus rien ne bouge sur le visage du jeune. Puis :
— Nous ?
— Nous.
— Volontairement ?
Nolan éclate de rire.
— J’étais vraiment une tête à claques plus jeune !
Le jeune rit aussi, un rire encore mouillé par les larmes.
— Attends. On est papa ?
— Oui.
— Incroyable… Quel âge ?
— Quelques mois.
— Garçon ou fille ?
Nolan lui répond.
Le garçon répète le prénom à mi-voix.
— Il nous ressemble ?
— Quand il dort, surtout à Éléna.
— Et quand il est réveillé ?
— À quelqu’un qui considère le sommeil comme une atteinte à ses libertés fondamentales.
— Donc à nous.
— Exactement.
— Et toi ? Tu es comment avec lui ?
Nolan tend un index.
— Il attrape mon doigt et parfois il s’endort sans le lâcher.
— Et ?
— J’attends.
— Combien ?
— Parfois vingt minutes.
Le jeune le dévisage.
— Toi ?
— Moi.
Un sourire apparaît.
— Putain. On est vraiment papa.
Nolan sourit.
— Oui.
Le jeune regarde les murs sans fenêtre.
— Et heureux.
Nolan acquiesce.
— Oui.
Un silence.
— Montre-moi.
— Quoi ?
— Ce que tu fais ici.
Nolan sourit.
— La nouvelle cavité ?
— Oui.
— Elle est immense. Pour l’instant, on consolide les parois. Après, on installera les réseaux, les logements, des espaces communs.
— Encore plus de gens sous terre.
— Beaucoup plus.
— Charmant.
— Et des jardins.
Le garçon tourne la tête.
— Vous avez des jardins ?
— Oui.
Cette fois, Nolan parle sans qu’on l’interroge.
Il raconte les premiers bacs. Les essais ratés. Les feuilles que certains viennent vérifier chaque matin avant même de prendre leur poste. Les récoltes encore trop petites qu’on pèse au gramme près. La terre qu’on économise. L’eau qu’on récupère. Les lampes dont chaque heure est calculée.
— Tout ce qui pousse doit nourrir quelqu’un.
— Même vos plantes ont un boulot.
— Pour l’instant.
Le jeune relève la tête.
— Pour l’instant ?
Nolan sourit.
— Éléna veut des fleurs.
— Des fleurs ?
— Dans la nouvelle cavité.
— Ça se mange ?
— Non.
— Ça sert à quelque chose ?
— À être des fleurs.
Le jeune souffle du nez.
— Argument solide.
— On s’est disputés à cause de ça.
— Sérieux ?
— De la bonne terre, de l’eau, de l’électricité pour quelque chose qu’on ne peut pas manger… Je trouvais ça absurde.
— Pour une fois, je suis avec toi.
— Je sais.
— Et maintenant ?
Nolan regarde derrière lui.
— Maintenant, j’espère qu’elle aura raison.
— Pourquoi ?
— Parce que le jour où on pourra se permettre de faire pousser quelque chose sans lui demander de nous maintenir en vie…
Le jeune attend.
— …on aura peut-être enfin recommencé à vivre.
Le regard du jeune descend un instant vers l’index de Nolan.
Puis il sourit.
Une voix féminine résonne derrière la porte.
— Nolan ? Tu viens ?
— Oui, j’arrive.
Le jeune relève la tête.
— Éléna ?
Nolan sourit.
— Oui.
— Et le bébé ?
— Avec elle.
Le garçon le regarde se lever.
— Attends.
Nolan se retourne.
— Quoi ?
Le garçon inspire.
— Ça va aller ?
Nolan réfléchit.
— Pas toujours.
Le jeune baisse légèrement les yeux. Nolan reprend :
— Il y aura des jours où tu penseras que non.
Nolan touche sa cicatrice.
— Tu auras même de très bonnes raisons de le penser.
Le garçon le regarde.
— Mais ?
— Mais regarde-moi. Nous sommes là.
Le jeune essuie une dernière fois ses joues.
— Moi aussi, je dois y aller. J’ai le repas du dimanche, tu sais…
Nolan acquiesce.
Il sait ce qui l’attend de l’autre côté : sa mère et cette chemise qu’elle déteste, son père, Ulrich et ses plans impossibles. Un repas ordinaire. Une soirée dont il ne sait pas encore qu’un jour il donnerait tout pour pouvoir la revivre.
Nolan esquisse un sourire.
— Va retrouver notre famille, mon p’tit.
Le jeune reste immobile une seconde.
Puis il sourit.
— Toi aussi. Va retrouver notre famille.