TRANSMISSION 1
ÉLÉNA
Radio Freedom?
…
Bobby ?
Ici, Éléna Morel, du Centre de Recherche pour l’Autonomie des Outre-mer. Le CRAOM.
Je répète : ici, le CRAOM. Vous me recevez ?
La ventilation ronronne. Dans le couloir : des pas, des portes, des voix.
La diode d’émission clignote. Le signal part, mais nous ne recevons pas.
Bien. Ça fait huit heures que le protocole d’isolation s’est déclenché. Plus de téléphone, plus d’Internet. Les fréquences de sécurité restent muettes. Même les étages supérieurs ne répondent plus.
Les sas se sont verrouillés. Nous sommes cent vingt-sept personnes isolées dans les niveaux –7 à –12.
Personne n’est blessé. La ventilation fonctionne. L’eau aussi.
C’est déjà ça.
Les responsables pensent à une panne générale. Ils disent que demain matin, tout sera revenu à la normale.
Les voix du couloir s’éloignent.
J’espère qu’ils ont raison.
S’il y a quelqu’un dehors, répondez.
Même un souffle. Même un parasite. N’importe quoi.
Juste pour qu’on sache qu’on n’est pas seuls.
Les sismographes ont enregistré plusieurs événements très brefs. Très énergétiques. Presque simultanés.
Ça ne ressemble pas à une éruption. Aucun signal précurseur. C’est trop soudain.
Je peux me tromper.
Un silence.
J’espère me tromper.
Une porte s’ouvre.
JULIEN
Éléna ! On te cherche partout. Tu appelles Radio Freedom ?
Éléna s’éloigne du micro.
ÉLÉNA
J’essaie.
JULIEN
À cette heure-là, Bobby va croire que tu demandes une dédicace dans « Chaleur tropicale ».
ÉLÉNA
Té, arrête un peu ! Donne-moi une minute. Ah ! Et garde-moi une part de pizza.
JULIEN
C’est toi qui devais m’en garder une.
ÉLÉNA
Alors, on est mal barrés.
Julien croque dans sa part et referme la porte. Éléna revient au micro. La chaise grince.
C’était Julien Caradec. Ingénieur système. Zoreil, mais adopté.
Petit rire.
Nathan, si tu reçois ça, passe chez moi nourrir Bonsaï. Ne lui donne pas deux repas parce qu’il te regarde avec ses grands yeux. Il fait ça avec tout le monde.
Et si ça dure… essaie de convaincre maman de le prendre.
Elle hésite.
Elle dira non.
Puis elle le prendra quand même.
Elle approche le doigt du bouton, hésite, puis renonce.
Radio Freedom ?
Bobby ?
…
Est-ce qu’il y a quelqu’un ?
Fin de transmission.
TRANSMISSION 2
Julien est affalé sur une chaise, une tasse entre les mains.
JULIEN
Allô, Radio Freedom.
Ici, Julien Caradec, ingénieur système au CRAOM.
Un goutte-à-goutte régulier. Plus loin, on déplace des caisses.
Je ne pensais pas finir par vous parler. Mais c’est la seule fréquence sur laquelle nos messages semblent encore partir.
Ça fait quatre semaines qu’on est enfermés.
Ici, on tient.
L’électricité est stable. L’eau aussi. L’air est filtré. On récupère chaque litre, chaque emballage, chaque vis.
Avant, personne n’aurait cherché une vis tombée par terre. Aujourd’hui, on y passe dix minutes.
GAËL, (au loin)
La faute à qui ? Tu as quand même réussi à perdre la seule clé de — .
JULIEN
Chut… Gaël, je suis à la radio.
GAËL
Oups. Pardon. Passe mon bonjour à Bobby.
JULIEN
Où j’en étais… Ah oui.
On a pris des habitudes. Briefing, inventaire, tours de sommeil.
Le goutte-à-goutte continue. Julien tripote sa tasse.
Les collègues de l’hydraulique ont même construit une horloge à eau. Je me suis moqué d’eux jusqu’au jour où j’ai réalisé que j’ignorais si on était mardi ou vendredi.
On cultive déjà ce qu’on peut. Les botanistes fabriquent même du savon avec une plante pleine de saponines.
GAËL
Tu peux dire que ça pue.
JULIEN
Ça pue.
Mais on finit presque propres.
Un rire au fond du couloir.
Et puis il y a Marie.
Son fils a quatre ans. Il est dehors.
Elle ne dit pas qu’il faut ouvrir le sas. Elle demande seulement :
« Et si… »
Carl refuse. Le protocole est clair : on ne sort pas.
Moi, je travaille sur les plans. Il doit bien exister une procédure pour désactiver le verrouillage.
GAËL
Ou les secours trouveront comment nous ouvrir.
JULIEN
Oui.
Les secours.
Sa tasse reste suspendue à quelques centimètres de ses lèvres.
Si le petit garçon de Marie nous entend : sache que ta maman pense à toi tous les jours. Elle garde ton dessin de pirate dans sa blouse.
GAËL
Na rienk out nom dans son bouche, marmay, é — (Seul ton nom dans sa bouche, petit, et —)
La porte s’ouvre.
ÉLÉNA
Julien, Gaël, demoun attend zot dé, la réunion commence.
GAËL
Nou ariv !
JULIEN
Ça veut dire qu’on arrive. Je progresse.
Il se lève trop vite. Sa tasse heurte la table, tombe et se fend sur le sol.
Merde.
Mon café.
Il ramasse la tasse, puis rit.
Bientôt, il n’y en aura plus.
Maman, si tu entends ça, je vais bien.
Les secours finiront par rétablir les communications.
C’est juste…
plus long que prévu.
Enfin…
j’espère.
Fin de transmission.
TRANSMISSION 3
GAËL
Radio Freedom.
Bobby…
Ici, Gaël Virin, ingénieur mécanique au CRAOM.
Au loin, un treuil grince, s’arrête, puis repart. Gaël fait rouler un morceau de céramique entre ses doigts.
Julien…
Mi koné pa koman li té fé. (Je ne sais pas comment il faisait.)
Pff.
Il s’asseyait là, appuyait sur le bouton et parlait comme si quelqu’un allait lui répondre.
Moi, je ne sais pas parler dans le vide.
Un silence. Le treuil s’arrête.
Son dernier message date de presque deux ans.
Julien ne reprendra pas le micro.
Sa voix tremble.
Il est mort.
Voilà.
C’est dit.
Silence.
C’est arrivé le jour où nous avons ouvert le sas.
Au début, on a cru que c’étaient les secours.
Des coups contre l’accès extérieur. Des voix. Du mouvement sur les capteurs.
Après des mois sans réponse, on s’est dit : enfin.
Silence.
On s’était trompés.
Ils cherchaient à entrer.
Ils étaient affamés, brûlés, couverts de poussière. Ils parlaient d’explosions au large, de la mer qui avait emporté le littoral et d’un exode meurtrier vers les hauteurs de l’île.
On comprenait peu de choses.
Seulement qu’il n’y avait plus personne derrière eux.
Plus d’autorités.
Plus de secours.
Finalement, les secours, c’était nous.
Le morceau de tasse cesse de tourner dans sa main.
Quand ils ont compris qu’on ne pouvait pas laisser entrer tout le monde, ils ont forcé le passage.
Pas parce qu’ils étaient mauvais.
Parce qu’ils savaient ce qui les attendait dehors : la mort.
La zone de décontamination a été débordée.
Julien était dans le sas. Il essayait de faire passer les blessés un par un, comme si l’ordre était encore possible.
Carl criait de fermer.
Si la seconde porte cédait, on perdait le centre.
Alors j’ai déclenché la fermeture d’urgence.
Gaël serre le morceau de céramique.
Julien était encore dehors.
Près de sept cents personnes étaient entrées. Les autres sont restées avec lui.
Le rapport dit que la fermeture a préservé le CRAOM.
C’est vrai.
Mais c’est moi qui ai appuyé.
Et j’ai laissé mon dalon dehors.
Il pose le morceau de tasse devant le micro.
J’ai gardé sa tasse.
Enfin… ce qu’il en reste.
Elle était déjà cassée avant qu’il meure.
Je ne sais même pas pourquoi je l’ai gardée.
Long silence.
Té, Julien… ou fé chier.
Les nouveaux sont restés isolés pendant des mois. Beaucoup n’ont pas survécu.
Aujourd’hui, nous sommes presque six cents.
Ils parlaient d’une guerre, de navires jamais venus, de villes muettes.
On n’a rien pu vérifier.
Mais tous disaient la même chose : dehors, rien ne pouvait durer.
Alors on a arrêté d’attendre.
On a commencé à creuser.
Puis on a trouvé une immense cavité plus bas.
Avec une cascade.
On l’appelle déjà le Gran-Lèspas. Ça sonne mieux que « cavité B-17 », non ?
L’hydraulique et la géothermie nous donnent une chance.
Pas seulement de tenir.
De construire.
Le treuil reprend, plus lentement.
Au-dessus, un conduit naturel remonte vers la Surface. La roche s’effrite. On a construit une plateforme autour d’une vis sans fin.
Demain, elle me fera monter.
Je dois installer des miroirs pour éclairer les cultures et tendre un fil dans la roche. On tirera dessus pour se parler. Un système rudimentaire.
Un fil pou kozé (pour parler).
Fil-Kozman.
Pas mal, hein ?
Je ne redescendrai pas après avoir été exposé à la Surface.
Je resterai là-haut pour entretenir les miroirs et raconter ce que je vois.
Ici, ils disent que je serai leur premier Zoreil.
Il éclate de rire.
Moi. Gaël Virin. Créole jusqu’au bout des ongles.
Avant, zoreil, c’était celui qui débarquait de métropole. Astèr, c’est celui qui reste dehors, près du Fil-Kozman.
Va comprendre.
Si l’on est vraiment les derniers, l’humanité a choisi un drôle d’endroit pour tenir.
Pas Paris.
Pas l’Amérique.
Pas une grande base militaire.
Un trou sous un volcan, sur un caillou perdu au milieu de l’océan Indien.
Il reprend le morceau de tasse.
Julien…
Demain, mon dalon, mi vien pou ou.
Fin de transmission.
TRANSMISSION 4
NOLAN
Radio Freedom.
Ici, Nolan Rivière.
Assis à l’envers sur une chaise, Nolan gratte la peau autour de son pouce. Des coups de marteau résonnent au loin.
Je sais. Personne ne répond.
Pff…
Julien parlait ici. Gaël aussi. Éléna continue.
Elle dit que parler fait du bien, même quand personne ne répond.
Alors on continue.
Radio Freedom…
Té. Avant, c’était le nom d’une radio. Astèr (aujourd’hui), c’est tout un programme.
Si quelqu’un tombe un jour sur cette fréquence, il saura qu’on était là.
Et si personne n’écoute… ça fait du bien de kozé (parler) quand même.
Avant, j’étais technicien en électromécanique.
Astèr, je répare ce qui casse.
Ça fait sept ans que Gaël est monté.
Pendant cinq ans, le Fil-Kozman a répondu presque chaque jour.
Météo. État des miroirs. Pièces à envoyer.
Puis Gaël a commencé à tousser. Ses messages sont devenus plus courts.
La dernière fois : trois coups.
Reçu.
Après, plus rien.
Ça fait presque deux ans.
On suppose qu’il est mort.
Son pouce saigne. Il s’en aperçoit et cache sa main sous son bras.
Mais on tend encore le fil chaque matin. Na pwin (il n’y a pas) le choix.
Les miroirs bougent. La lumière baisse. Une rangée de cultures a déjà crevé.
Quelqu’un doit monter.
On tirera au sort parmi ceux qu’on a formés, dans le Gran-Lèspas.
C’est là aussi qu’on s’est réunis quand tout a failli basculer.
Les scientifiques décidaient seuls qui mangeait davantage, qui gardait son bureau, qui dormait à douze dans une réserve.
On a forcé les laboratoires, arraché les blouses, interdit les titres.
Certains ont été battus. Quelques-uns sont morts.
J’étais là.
Quand les premiers coups sont partis, j’ai plus réussi à arrêter la foule.
Je voulais la fin de leur pouvoir.
Pas leur mort.
Trois jours plus tard, une pompe est tombée en panne.
Personne ne savait l’amorcer.
On avait supprimé les ingénieurs.
Pas les lois de la mécanique.
Alors, on est retournés chercher ceux qu’on avait laissés en vie.
Cette fois, on les a écoutés.
Dans le couloir, une jeune voix récite une procédure. Une autre la reprend sur un mot.
On s’est trompés sur les chefs aussi.
On les avait interdits.
Trois mois plus tard, on avait élu des responsables.
Petit rire.
On avait juste changé le mot.
Alors, maintenant, on discute. On vote. On corrige.
On fait encore des conneries.
Mais on essaie de ne pas faire deux fois la même.
Les coups de marteau cessent. Nolan examine son pouce, puis sourit.
Ulrich…
Dada, mon frère.
Si tu m’entends de là où tu es, ne te moque pas.
Puisque je parle des choses qu’on apprend trop tard…
Il aura fallu la fin du monde pour que je tombe amoureux.
D’une scientifique, en plus.
Petit rire.
Après tout ce que j’ai gueulé sur eux…
Té, Ulrich. Tu aurais bien rigolé.
Des enfants passent dans le couloir. Nolan attend qu’ils s’éloignent.
Peut-être qu’on n’est pas seulement en train d’apprendre à survivre ici.
Bon.
J’arrête avant de devenir mielleux.
Fin de transmission.
TRANSMISSION 5
ÉLÉNA
Radio Freedom.
Bobby.
Maman.
C’est Éléna.
Je ne sais plus très bien à qui je parle.
À quelqu’un qui écoute, peut-être.
À ceux qui nous retrouveront un jour.
Ou seulement à vous tous… qui n’existez plus.
La ventilation ronronne encore. De l’eau, des outils, des voix dans les galeries. Un pépiement bref, presque couvert.
Maman, je suis enceinte.
Voilà.
J’imaginais que je te l’annoncerais autrement.
Que tu pleurerais. Que tu poserais cent questions. Que tu achèterais des vêtements trop tôt. Je te dirais d’arrêter.
Tu aurais répondu que tu fais ce que tu veux.
Elle rit. Sa main remonte jusqu’à sa bouche.
Té…
Tu m’énerves même quand tu n’es plus là.
Silence.
Quand je l’ai annoncé à Nolan, il a souri.
Il a déjà construit trois berceaux.
Le premier grinçait. Le deuxième penchait. Le troisième est, selon lui, parfait.
Hier, il a posé son oreille contre mon ventre. Il disait qu’il entendait le bébé.
C’était mon estomac.
Elle rit franchement cette fois.
La médecin est rassurante. Tout va bien.
Pour l’instant.
Elle lâche un long soupir.
Maman… est-ce que tu avais peur, toi aussi ?
Pas seulement de l’accouchement.
De tout ce qui vient après.
Je me demande ce que je lui raconterai.
La mer. La chaleur sur la peau. Bonsaï qui faisait semblant de mourir de faim après chaque repas.
De Nathan.
Je lui dirai que son oncle donnait sûrement deux portions à Bonsaï dès que j’avais le dos tourné.
Petit rire.
Au fond… j’espère qu’il l’a fait.
Je lui parlerai de toi.
De Julien et de cette tasse cassée que Gaël refusait de jeter.
De Gaël, là-haut, qui a regardé pour nous jusqu’à ce qu’il ne puisse plus.
Le même pépiement, un peu plus proche.
Les botanistes ont eu une drôle de surprise cette semaine.
Une famille de téc-téc s’est installée dans les jardins verticaux, près du puits de lumière.
Ils sautillent entre les patates douces et les brèdes, la tête penchée, comme s’ils se demandaient ce qu’on fait chez eux.
Personne ne les a vus arriver.
Un matin, ils étaient là.
Ils picorent quelques graines.
Les botanistes râlent.
Personne ne les chasse.
Plusieurs pépiements. Éléna se tait pour les écouter.
Voilà presque deux ans que Gaël est mort là-haut.
Mais chaque matin, ses miroirs nous donnent encore de la lumière.
Maintenant, une famille de téc-téc niche dessous.
La Surface reste dangereuse.
Personne ne viendra nous chercher.
Peut-être qu’ailleurs, d’autres tiennent encore.
J’espère.
Nous sommes six cents sous un volcan, sur un caillou au milieu de l’océan Indien.
Le CRAOM…
Silence.
Non.
Ce nom appartient au monde d’avant.
Nous, on vit ici maintenant.
Un temps.
Mahavel.
Plus bas.
Mahavel.
Sa lé nout kaz, astèr.
Notre maison.
Pas pour toujours, peut-être.
Mais le temps qu’il faudra.
Le bébé bouge. Éléna baisse les yeux.
Mon enfant,
tu ne connaîtras peut-être pas la mer
ni le sable brûlant de ma terre.
Du ciel, tu n’auras que l’éclat des miroirs,
mais nous y dessinerons tes matins et tes soirs.
Tu vivras.
Grandis sous mon cœur, à l’abri de la pierre :
le monde s’est défait, nous allons le refaire.
Un téc-téc lance trois notes claires.
Allô, Radio Freedom ?
Bobby ?
…
Elle attend. Aucun signal. Dans la galerie, Nolan appelle son nom. Un enfant rit. L’eau coule. Les outils reprennent.
Ici Mahavel.
Les téc-téc ont trouvé le chemin.
Nous trouverons le nôtre.
La chaise recule. Ses pas rejoignent les voix.
Fin de transmission.